La collection

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Hospitalités

Avec l’exposition Hospitalités, la ligne de recherche arts et sciences de l’Institut ACTE-CNRS développe le second volet d’un ambitieux programme dédié à l’art et la biodiversité grâce à un partenariat inédit avec la commune de Clohars-Carnoët et le Conservatoire du littoral.

De nombreuses réponses sont apportées par la communauté scientifique internationale dans le n°4 de la revue Plastik « Art contemporain et biodiversité : un art durable ? ». On y constate que le réseau international de l’art écologique comprend une petite centaine d’acteurs dont le propos artistique est lui-même une action sur l’environnement. Dans un champ très étroit, les artistes concernés par les destructions engendrées par le progrès créent en mobilisant les forces environnantes, les questions éthiques prenant souvent le pas sur des considérations esthétiques.

C’est autour d’un intérêt commun pour le développement durable, la création contemporaine et le site abbatial de Saint-Maurice que l’idée de l’exposition est venue prolonger l’expérience partagée du comité scientifique de la revue avec Christelle Bellec, responsable culturelle de Clohars-Carnoët et Gwenaël Guillouzouic, garde du littoral. Dans une équation imprévue, cinq artistes, enseignants-chercheurs et doctorants d’arts plastiques de l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne se trouvent réunis au côté de cinq jeunes artistes issus de l’École européenne supérieure d’art de Lorient. Toutes et tous ont en commun de penser que l’art peut sensibiliser le public à la protection du milieu naturel et dans un temps très court, ils ont accepté de s’engager dans l’aventure de la création en un territoire de ruines, d’eau, d’arbres et d’oiseaux.

Dans ce site unique qui conjugue autant de vestiges que de variétés d’espèces, l’art et l’écologie entament un dialogue sans attendre de solution l’un de l’autre. Les modes d’intervention des artistes en faveur de la sauvegarde de l’environnement sont collaboratifs, en prise directe avec la réalité du site, loin du confort de l’atelier. Lorsqu’ils acceptent que ce soit la collecte de bois mort de la forêt de Saint-Maurice qui forme une installation, que la hauteur des pousses modifie un tracé herbeux, qu’une taupinière inattendue occupe une zone qu’ils avaient investie, ils composent avec des contraintes et les ressources de la nature. Les oeuvres qu’ils ont conçues attestent d’un tournant réel dans nos mentalités, elles nous disent que l’environnement est l’affaire de tous.

En installant ses sculptures en divers lieux du parc, Arnaud Goualou initie un parcours en trois temps et propose un jeu de rapports entre trois espèces animales en voie de disparition et des chasseurs. Ainsi, une loutre en céramique empalée par le parasol d’un vacancier illustre une scène où proie et prédateur posent la question de l’équilibre du vivant.

Avec Révérence, Claire Vergnolle nous fait partager une expérience physique et émotionnelle en redonnant une forme de vie à un tilleul ancestral abattu à la suite d’une tempête. En reconstituant son ombre portée au sol puis en la recouvrant d’une bâche empêchant toute repousse végétale dans un premier temps, elle permet à toutes sortes de petits invertébrés d’occuper le terrain, réenchantant ainsi les rives de l’étang de leur présence invisible. Au milieu de l’étang, on aperçoit, tel un poste de vigie, l’oeuvre d’Élisabeth Amblard, Sur l’autre berge. La barque-nichoir accueille des excroissances de bois coloré et des hôtes de passage, comme si la nature reprenait ses droits en un lieu insolite. Dans À l’oeil nu et un tout autre registre, l’artiste relève le défi d’une oeuvre géométrique monumentale conçue à l’échelle du potager. Obtenir la perfection du cercle au sol avec une tondeuse à gazon est le fruit d’une collaboration entre le jardinier et l’artiste ainsi que des mois consacrés au modelage, à la cuisson et l’émaillage des formes organiques exposées au ras du sol.

Dans une démarche d’alerte, Art Orienté Objet met en exergue la silhouette en néon d’une cigogne dont le corps électrifié rayonne, cloué au mur. La vidéo Andachstraum projetée dans la ferme abbatiale nous invite à entrer dans un espace de réflexion et de contemplation. Prenant la forme d’une conjuration, elle explore les cultures en train de disparaître en s’appuyant sur les visions prophétiques de destructions du monde moderne de l’historien de l’art allemand, Aby warburg.


Les expériences sensorielles que l’on vit au fil de la promenade dans le parc du site abbatial contribuent considérablement à la modification de notre regard sur la notion de milieu naturel car elles nous invitent à repenser des lignes de conduite et des postures face à l’extinction des espèces.

De manière presque parodique, Soustraction de Thomas Daveluy simule la technique scientifique du carottage afin d’extraire puis de présenter divers échantillons du site abbatial de Saint-Maurice. Des prélèvements réels et fictifs sont réalisés en divers lieux, signalant des traces indélébiles laissées par l’action de l’homme.

Invitée par le conservatoire du littoral, en résidence d’artiste à Abbadia en 2005, Olga Kisseleva pose inlassablement des questions aux scientifiques : comment les arbres s’adaptent-ils à leur environnement au fil du temps ? Les dessins de son livre-grimoire exposé dans la salle du chapitre proposent un parcours dans la survivance et la disparition de l’orme dont on peut voir encore quelques souches en bordure de l’étang, victimes de la maladie de la graphiose. La vie de l’orme révèle les changements climatiques.

Avec un escalier en plein air dont les marches de bois assemblées à partir de rebuts de notre consommation mènent à une impossibilité d’accéder à la vue, barrée par un tronc d’arbre, Simon Augade traduit le monde kafkaïen dans lequel nous sommes. La Marche de l’Histoire est celle de l’illusion de l’élévation et la nécessité de faire machine arrière comme alternative à la chute et à l’aveuglement.

Sur la terrasse qui surplombe l’ancien jardin médiéval, Benjamin Sabatier livre une série de sculptures de bois et de béton qui brouillent nos repères habituels sur le conflit entre les matériaux. Les assemblages en pin Douglas et béton hydrofugé, ciré, soulignent la croissance entropique du béton qui étouffe le bois. En donnant un aspect végétal aux fines corolles de béton, l’artiste concrétise le principe vital de la mort à petit feu.

Enfin, l’oeuvre de Nastasja Duthois prend place dans les vestiges de l’église abbatiale avec Arantèle, toile de lin tendue à l’intérieur de la grande arche. Dans la transparence du tissu, on peut observer le fourmillement d’insectes volants, comme un hommage à une grande famille d’organismes vivants menacée. La surface qui comprend un envers et un endroit, nous fait face ou nous tourne le dos, elle fonctionne comme un piège ou un filet qui restitue une nuée ailée dessinée de fil noir. L’atelier vivant que le visiteur peut parcourir à Saint-Maurice a le défi écologique en son épicentre tout en en intégrant une réflexion esthétique sur la nature et le paysage.

En contrepoint puissant et silencieux, comme en prolongement de l’hospitalité, la chapelle Saint-Jacques accueille les grands formats dédiés au végétal de Catherine Viollet. Comme prémonitoires d’une menace, ces oeuvres conçues il y a une quinzaine d’année sont d’une troublante actualité car elles réactivent l’inquiétude de notre conscience écologique. La ligne végétale compose un ensemble d’oeuvres où les linéaments et fines membranes du motif, fleurs, fruits, tiges ou rameaux sont soumis à la suspension et à la gravité. Le geste de l’observation se concentre sur le cycle de la croissance et de la décroissance, en saisit sa force et sa fragilité. Dans cette série de tableaux, l’équilibre du vivant est omniprésent, porté par le dessin et la couleur. Le moindre mouvement y est enregistré comme une respiration. Catherine Viollet évoque sa façon d’aborder le dessin à partir du modèle végétal : « Dans le végétal, on peut traquer un réseau de lignes, lignes dans l’air, lignes dans l’espace – les oiseaux, les insectes, les enfants y circulent. La végétation est plus vivante que l’homme. Elle détient le plus grand potentiel d’éternité, sa vie, sa mort continuelle, son expansion même inquiétante… ».

Cette exposition foisonnante de découvertes et d’interrogations n’existerait pas sans l’engagement fort de Jacques Juloux, maire de Clohars-Carnoët et de Anne Maréchal, élue à la culture, sans le soutien et le suivi sans faille de Christelle Bellec et Gwenaël Guillouzouic, le dévouement des services techniques municipaux. Nous leur adressons nos plus vifs remerciements.

Que soient également remerciés Richard Conte, directeur de l’Institut ACTE dont la confiance a été décisive dans la mise en oeuvre de cet événement, Sandrine Morsillo, directrice de la collection Créations & patrimoines pour son suivi et son attention à toutes les étapes du catalogue.

Enfin, que les artistes soient remerciés pour leur contribution à penser le monde présent et celui de demain en nous confiant des actes de création qui sont autant d’actes en faveur de la conscience écologique.

Agnès Foiret,
Co-commissaire de l’exposition

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